Sonko à Pékin : une poignée de main, une stratégie, un tournant

Tout n’est pas écrit dans les communiqués diplomatiques. Parfois, ce sont les images qui parlent, les silences qui tracent des lignes, et les gestes protocolaires qui dessinent les contours d’une nouvelle grammaire politique. Le 27 juin 2025, au Grand Palais du Peuple à Pékin, la poignée de main entre Xi Jinping et Ousmane Sonko n’était pas un simple rituel diplomatique. Elle fut le sceau d’un basculement, à la fois géopolitique, narratif et symbolique, dans la trajectoire internationale du Sénégal.
À travers cette rencontre, c’est un Premier ministre africain issu d’une histoire de lutte, de marginalisation et d’ascension populaire qui fait son entrée dans le cercle feutré des partenariats majeurs. Et c’est la Chine qui lui tend la main — non pas comme à un débiteur soumis, mais comme à un partenaire conscient de ses choix, porteur d’un récit autonome.
L’arène chinoise : un test diplomatique majeur
La visite de Sonko à Pékin ne s’inscrit pas dans une simple tournée d’alliances classiques. Elle marque une volonté affirmée de déplacer les centres de gravité. Dans le contexte d’un monde fragmenté entre nouvelles puissances, rivalités systémiques et reconfiguration du Sud global, la Chine représente un interlocuteur stratégique incontournable. Mais pour Sonko, Pékin n’est ni un refuge ni un nouveau tuteur. C’est un miroir dans lequel il cherche à faire apparaître une image du Sénégal autonome, digne et réformateur.
Le moment est donc lourd de sens : Sonko, chef d’un gouvernement issu d’une rupture politique inédite, se présente non pas comme un bénéficiaire d’aide, mais comme un architecte de nouveaux rapports. Son langage, ses gestes et sa posture traduisent une volonté de rompre avec les anciens codes de dépendance, tout en naviguant avec intelligence dans les dynamiques de puissance.
La poignée de main : symbole d’une diplomatie de rupture assumée
Cette image, largement relayée dans la presse sénégalaise et internationale, fixe une nouvelle séquence : celle d’un Sénégal qui, tout en restant fidèle à ses engagements historiques, cherche à élargir ses marges de manœuvre. Ce que signifie cette poignée de main dans sa matérialité même, c’est :
- Une reconnaissance formelle d’un leadership nouveau, fondé sur la légitimité populaire et non sur les logiques habituelles de cooptation.
- Un signal d’égalité diplomatique, rare dans les échanges sino-africains marqués jusqu’ici par une hiérarchie implicite.
- Une scénographie du respect réciproque, où la Chine reconnaît non seulement l’État sénégalais, mais la voix spécifique portée par Sonko.
Ce moment ne s’épuise pas dans l’esthétique. Il s’inscrit dans une logique de redéfinition du positionnement international du Sénégal, en lien avec une ambition souverainiste, mais aussi avec une conscience des réalités du monde multipolaire.
Les messages politiques échangés : au-delà de la langue du protocole
Derrière les formules convenues, les déclarations officielles ont porté des messages importants. Xi Jinping parle d’un partenariat d’« égaux », d’une « communauté sino-africaine de destin », et évoque une solidarité « tous temps ». Sonko, quant à lui, exprime la volonté de renforcer la coopération « sans rapports de domination ni d’assujettissement ».
Ce vocabulaire n’est pas anodin. Il reflète une convergence de discours entre le Sénégal du nouveau régime et la Chine posturée comme puissance alternative à l’ordre libéral occidental. Mais cette convergence est aussi un champ de tension : comment défendre une souveraineté nationale forte tout en consolidant des partenariats structurants avec une puissance globale ? La réponse de Sonko n’est pas une fuite idéologique, mais une articulation stratégique : le partenariat oui, l’alignement non.
Un repositionnement géopolitique réfléchi
Le déplacement de Sonko à Pékin s’ajoute à une série d’actes visant à repositionner le Sénégal sur la scène internationale :
- La relance des relations avec les pays des BRICS.
- La critique assumée des logiques de franc CFA et des dépendances commerciales unilatérales.
- L’appel à une « diplomatie active », fondée sur la diversification, la dignité et la solidarité Sud-Sud.
Face à ces enjeux, la Chine apparaît comme un partenaire critique : elle offre des marges économiques, des infrastructures, mais aussi un modèle alternatif de développement étatiste, structuré, discipliné — qui peut séduire sans forcément convaincre sur le long terme. Sonko marche ici sur une ligne de crête : il doit puiser sans se perdre, accepter sans abdiquer.
Une scène pensée aussi pour l’intérieur
Ce voyage à Pékin n’est pas qu’un événement tourné vers l’extérieur. Il s’adresse aussi à l’opinion sénégalaise. En mettant en scène cette reconnaissance par une grande puissance, Sonko consolide son image d’homme d’État. Il confirme qu’il n’est pas un agitateur radical parachuté à la primature, mais un acteur global capable de parler d’égal à égal avec les dirigeants du monde. Pour sa base, cette image conforte l’idée d’une victoire totale. Pour ses opposants, elle complique la tâche de disqualifier son exercice du pouvoir.
Une image, une séquence, un tournant
En définitive, la poignée de main entre Sonko et Xi Jinping cristallise un moment. Ce n’est ni un aboutissement, ni une simple formalité. C’est un acte diplomatique pensé, un message codé, un pari stratégique. Elle inaugure une nouvelle phase du mandat Sonko, où les symboles ne suffisent plus, mais où leur maîtrise reste cruciale. La scène de Pékin restera comme un jalon de cette transition : celle d’un Sénégal qui, au lieu de se situer, cherche à se poser.
Et cette fois, le monde regarde.