“Solutions” : manifeste politique ou stratégie de mobilisation ?

Paru en 2018, Solutions n’est pas un ouvrage de circonstances ni un recueil de promesses électorales. C’est un texte à part dans le paysage politique sénégalais : un manifeste personnel, assumé, qui engage son auteur dans une vision globale de rupture et de refondation. Ousmane Sonko y présente une lecture critique du Sénégal postcolonial et propose une architecture de réformes profondes. Mais Solutions n’est pas qu’un programme : il est aussi un instrument de construction identitaire, une manière de se situer dans le champ politique, de fédérer une base, de structurer un imaginaire. C’est là qu’émerge toute l’ambiguïté féconde du texte : entre contenu politique et stratégie de mobilisation.
Un diagnostic radical du système
Le livre commence par une critique frontale des mécanismes de domination postcoloniale : dépendance économique, institutions figées, élites complices, dette asphyxiante, gouvernance importée. Sonko ne se contente pas de dénoncer ; il décortique les circuits de reproduction des inégalités, démonte les logiques fiscales qui défavorisent les plus faibles, expose les rouages d’un État tourné vers le service des puissants.
Il y a dans ce diagnostic une posture fondamentalement disruptive : Solutions ne cherche pas à réformer le système à la marge, mais à en contester les fondations. La souveraineté, dans toutes ses dimensions, est au cœur du texte : souveraineté économique, fiscale, alimentaire, monétaire, diplomatique.
Ce n’est pas un hasard si le livre a servi de boussole aux militants de PASTEF : il leur offrait non seulement des idées, mais un vocabulaire, des arguments, une colonne vertébrale.
Un projet structuré, mais inégal
Solutions se veut aussi un recueil de propositions concrètes. Il aborde l’agriculture, l’éducation, la justice, l’économie, la réforme de l’administration, les institutions. L’auteur prend soin de ne pas rester dans l’abstraction. Il cite des chiffres, convoque des comparaisons internationales, propose des pistes détaillées.
Toutefois, le texte porte aussi les limites de son époque : certaines propositions restent générales, peu chiffrées ou peu articulées aux contraintes structurelles. On sent que l’objectif n’était pas de produire un document technocratique, mais un souffle. Ce n’est pas un programme de gouvernement au sens strict ; c’est un canevas d’action, un appel à repenser le possible.
C’est ce qui fait la force du livre, mais aussi sa faiblesse : son efficacité dépend de l’appropriation critique qu’en feront les lecteurs. Il inspire plus qu’il ne planifie.
Une narration de combat
Ce qui distingue profondément Solutions d’un manifeste politique classique, c’est le ton. Ce n’est pas un texte écrit à distance, dans une posture analytique froide. C’est un texte de combat, rédigé dans un contexte de marginalisation politique, après la radiation de Sonko de la fonction publique.
Le récit y est personnel, incarné, souvent polémique. L’écriture cherche à éveiller, secouer, appeler à la conscience. Elle convoque les humiliations collectives, les blessures de la souveraineté perdue, les injustices économiques.
Cette dimension narrative donne au livre une fonction supplémentaire : celle d’un outil de mobilisation. Il ne s’agit pas seulement de convaincre, mais de rallier. Solutions est une matrice discursive pour construire une communauté de lutte. Il offre des arguments, mais aussi une énergie politique.
Un texte matriciel dans la trajectoire de Sonko
Dans l’histoire politique d’Ousmane Sonko, Solutions occupe une place singulière. Il ne s’est pas contenté de le publier comme une étape de campagne. Il y revient constamment. Il l’a commenté en meeting, vulgarisé dans les médias, enrichi dans ses autres interventions. On peut considérer que Solutions est devenu une référence interne au “sonkoïsme” : une forme d’évangile politique, autour duquel se sont structurées des fidélités, des engagements, des attentes.
Même après son accession à la primature, Sonko continue de s’inscrire dans la lignée de ce texte, même si les contraintes de l’exercice du pouvoir l’obligent à nuancer, à différer, à adapter.
Solutions fonctionne ainsi comme un point d’origine, un socle symbolique, un repère idéologique. Il est à la fois passé et avenir, promesse et dette.
Une œuvre ouverte
En définitive, Solutions est moins un livre fermé qu’un texte ouvert. Il n’a pas vocation à dire tout, à enfermer dans une doctrine. Il appelle à penser, à prolonger, à critiquer même.
C’est peut-être cela qui en fait la marque d’un discours politique sérieux : la capacité à proposer un cadre sans imposer une vérité figée. En ce sens, Solutions est un manifeste — parce qu’il affirme une vision forte. Mais il est aussi une stratégie de mobilisation — parce qu’il crée un espace où d’autres voix peuvent se retrouver, débattre, prolonger le geste initial.
Le texte ne dit pas seulement ce qu’il faut faire ; il indique à qui il revient de le faire : le peuple conscient, organisé, souverain. Et c’est en cela qu’il dépasse son auteur pour devenir un objet politique vivant.