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Sonko est-il un projet pour le Sénégal ou un projet pour lui-même ?

Ousmane Sonko

L’ascension politique d’Ousmane Sonko a suscité l’espoir autant que la méfiance. Pour ses partisans, il incarne la possibilité d’une refondation nationale. Pour ses détracteurs, il serait le masque d’un ego en quête de revanche. Cette interrogation n’est pas anodine : elle touche au fondement de toute ambition politique, la tension entre l’intérêt collectif et la trajectoire personnelle. Sonko est-il réellement porteur d’un projet de transformation pour le Sénégal, ou son parcours traduit-il avant tout une volonté de réalisation individuelle ?

Une trajectoire portée par l’opposition à un système

Le parcours de Sonko se construit d’abord en réaction à un ordre qu’il juge corrompu, injuste, captif d’intérêts étrangers. Sa parole tranche très tôt avec celle des élites classiques. Lorsqu’il dénonce, chiffres à l’appui, la fraude fiscale, la captation des ressources publiques ou les compromissions diplomatiques, il incarne une voix de rupture. À ce stade, son combat apparaît clairement comme un acte de don : celui d’un haut fonctionnaire qui sacrifie sa carrière pour éveiller la conscience citoyenne.

Mais cette posture de dénonciateur du système a aussi pour effet de le placer, seul, au centre du récit. Il devient l’homme par qui le scandale est révélé, la solution est proposée, l’alternative est incarnée. Ce recentrage de l’attention sur sa personne est-il une stratégie pour mobiliser, ou l’indice d’une personnalisation du combat ?

Une vision pour le Sénégal, ou une volonté d’incarnation exclusive ?

Le programme politique de Sonko, articulé dans son livre Solutions, est dense, structuré, souvent argumenté. Il met en avant des axes clairs : souveraineté économique, justice sociale, réformes institutionnelles, refonte du système éducatif, valorisation de la production locale, indépendance judiciaire. Il s’agit donc bel et bien d’un projet pour le pays.

Mais ce projet reste, pour beaucoup, étroitement lié à sa personne. Il n’a pas été élaboré collectivement dans un processus de concertation nationale. Il est présenté comme le fruit de sa propre réflexion, de sa lecture personnelle du pays. Là où d’autres leaders s’effacent derrière des programmes partagés ou des équipes plurielles, Sonko apparaît souvent comme le point de convergence, l’élément central. Cela renforce l’interrogation : le projet tient-il debout sans lui ?

Le style politique : entre messianisme et leadership assumé

La communication politique de Sonko joue souvent sur des registres très personnels. Il parle en “je”, incarne le combat, se positionne comme celui qui “a tout perdu pour le peuple”, “n’a pas fui”, “n’a pas trahi”. Cette narration héroïque est efficace — mais elle construit un imaginaire politique centré sur l’individu plus que sur le collectif.

Certains y voient une stratégie populiste, d’autres une forme de sincérité rare dans le champ politique sénégalais. Ce qui est certain, c’est que l’opposition entre Sonko et le “système” repose moins sur une idéologie articulée que sur une logique d’incarnation : lui contre eux, l’homme contre la machine, la vérité contre les compromis.

Dans cette perspective, le risque est que l’ensemble du projet politique devienne indissociable de sa seule figure, et donc vulnérable aux faiblesses, aux erreurs, aux limites personnelles.

L’épreuve du pouvoir : le collectif à l’épreuve de l’image

Depuis sa nomination comme Premier ministre, Ousmane Sonko est confronté à une nouvelle réalité : l’exercice du pouvoir exige des délégations, des compromis, des négociations. Les premiers pas de son gouvernement ont montré des efforts d’ouverture, mais également un maintien fort de son influence personnelle dans la communication et la stratégie.

Des voix s’élèvent même dans son propre camp pour demander plus de participation, plus d’écoute, plus de décentralisation du leadership. Ces tensions internes ne sont pas des signes de division profonde, mais des indicateurs d’une problématique plus large : celle de la transition d’un projet incarné à un projet partagé.

Une question politique centrale, et non personnelle

Interroger la nature du projet Sonko, ce n’est pas suspecter a priori ses intentions. C’est poser une question politique essentielle : peut-on, au Sénégal, construire une alternative durable sans construire une culture du collectif, du débat, de la pluralité interne ? Peut-on articuler une vision nationale qui dépasse la figure fondatrice pour entrer dans une dynamique institutionnelle et populaire ?

Sonko n’est ni le seul à faire face à cette tension, ni nécessairement captif d’un projet personnel. Mais la manière dont il répondra à cette attente de dépersonnalisation progressive de la lutte déterminera en grande partie la portée historique de son action. Il ne suffit pas d’avoir raison, d’être courageux ou d’être populaire. Il faut aussi savoir partager l’élan, déléguer la parole, construire des structures qui survivent aux personnes.

Sonko est aujourd’hui à la croisée des chemins. Entre incarnation et transmission, entre verticalité du discours et horizontalité de l’action, il peut encore transformer l’essai. Mais à condition que le “projet Sonko” devienne réellement un projet pour et avec le Sénégal, dans toutes ses nuances, ses contradictions et ses potentialités.

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