Sonko face à l’administration : gouverner après avoir dénoncé

Pendant des années, Ousmane Sonko a fait de la critique du fonctionnement de l’administration sénégalaise un axe majeur de son discours. Il a dénoncé la lourdeur bureaucratique, l’opacité des procédures, les abus de pouvoir, la corruption institutionnalisée, les lenteurs paralysantes et le manque de redevabilité dans les services publics. Aujourd’hui Premier ministre, il se retrouve face à cette même administration qu’il accusait d’être le cœur du “système”. Comment gouverne-t-on une machine que l’on a longtemps désignée comme défaillante ? Quels défis et dilemmes cette position soulève-t-elle ?
Dans ses ouvrages comme dans ses meetings, Sonko a toujours exprimé une vision critique, parfois sévère, de l’appareil administratif. Pour lui, le mal sénégalais n’était pas d’abord une question d’absence de ressources, mais de mauvaise gestion, de fonction publique politisée et de manque de rigueur dans l’application des règles.
Son arrivée au pouvoir l’oblige désormais à transformer cette même administration en levier de réforme. Ce renversement de perspective implique une tension permanente : faire confiance à une structure que l’on soupçonnait, ou la refonder sans la paralyser ? La dénonciation ne suffit plus ; il faut composer, arbitrer, responsabiliser.
La logique politique de rupture se heurte ici à l’inertie structurelle de l’administration. Aucun chef de gouvernement ne peut gouverner sans s’appuyer sur les services techniques, les directions, les corps de contrôle, les chaînes hiérarchiques. Mais la tentation est grande, pour un pouvoir issu de la contestation, de balayer large, de renouveler les cadres, de créer de nouvelles structures.
Sonko semble cependant avoir opté pour une voie plus pragmatique. Les réformes de structure sont annoncées avec mesure, les critiques se font plus contenues, et des appels au professionnalisme des agents publics sont lancés. Il ne s’agit plus de stigmatiser en bloc, mais de responsabiliser de l’intérieur.
Cette posture traduit une évolution : celle d’un homme politique qui comprend que l’efficacité de l’action publique ne passe pas seulement par le volontarisme politique, mais par la mobilisation des compétences existantes.
Mais gouverner l’administration, c’est aussi affronter ses logiques propres. Car l’État fonctionne avec ses routines, ses équilibres internes, ses groupes d’intérêt parfois invisibles. De nombreux gouvernements africains ont buté sur les résistances administratives passives : circulaires ignorées, directives vidées de leur substance, délais éternels, inertie déguisée en rigueur.
Sonko, qui a toujours défendu une administration compétente, jeune, épurée des clientélismes, fait désormais face à une machine lente à se transformer. Et l’enjeu n’est pas seulement technique. Il est politique. Une réforme mal comprise peut être sabotée de l’intérieur. Un zèle mal maîtrisé peut conduire à des dérives autoritaires. La ligne de crête est étroite.
Une des originalités du discours de Sonko sur l’administration réside dans sa tentative de lier rigueur morale et performance institutionnelle. Il ne s’est jamais limité à une approche technocratique de la réforme de l’État. Pour lui, l’intégrité des agents, la transparence des procédures et la justice dans la répartition des ressources sont au cœur de l’efficacité administrative.
Mais cette ambition éthique se confronte à la réalité d’un appareil marqué par des décennies de compromis, d’arrangements et d’équilibres locaux. Peut-on gouverner avec rigueur dans un système qui a longtemps fonctionné par connivence ? Peut-on promouvoir le mérite là où règne encore la loyauté politique ?
La réponse n’est pas simple. Elle nécessite non seulement des textes de réforme, mais une stratégie de transformation culturelle, qui prendra du temps.
Sonko se retrouve face à une alternative stratégique : viser une refondation profonde de l’État ou opter pour une gestion par petits pas, plus réaliste, mais plus exposée au soupçon de compromission.
À ce stade, les signes vont dans les deux directions. Des symboles de rupture ont été posés : nominations nouvelles, volonté d’apaisement avec les syndicats, audit de certaines structures. Mais dans le même temps, une forme de prudence semble dominer, comme si le pouvoir actuel avançait en terrain miné, conscient que le changement brutal de l’administration peut engendrer des blocages graves.
Sonko gouverne donc avec lucidité. Il ne fait plus la guerre à l’administration, il essaie de la redresser sans la briser. C’est là sans doute l’un de ses défis les plus complexes : donner une âme nouvelle à un appareil d’État qu’il connaît de l’intérieur, qu’il a combattu de l’extérieur, et qu’il doit désormais habiter sans renier ses principes. Une équation de pouvoir, d’idéal et de responsabilité.